Centrafrique, le scrutin de la discorde

Ce dimanche se sont déroulées des élections générales - législatives et présidentielles - en Centrafrique. Le président sortant, Faustin-Archange Touadéra, en poste depuis 2016, entendait rafler la victoire dès le premier tour, et faisait face à une opposition qui pourrait, si second tour il y a, se coaliser et lui barer la route. Mais les choses se sont sensiblement compliquées depuis 10 jours, et le scrutin d’aujourd’hui est, à bien des égards problématique.


Carte de la République Centrafricaine - source : OCHA

La République Centrafricaine est parcourue par des groupes armés rivaux qui se partagent le territoire, tirent des revenus de leurs zones d’influence, et s’affrontent régulièrement pour des terres ou pour des raisons ethniques. Ces groupes sont une composante importante de la politique du pays, et forment parfois des coalitions pour influer sur le pouvoir. Ce fut le cas en 2012 avec la création de la Seleka, « coalition » en Sango - langue commune à tous les groupes ethniques dans le pays - qui avait pour but de chasser du pouvoir le président François Bozizé. Elle y est parvenu en 2013, prenant un temps le pouvoir et surtout permettant aux groupes armés coalisés de se répartir la domination d’une grande partie du territoire. Cette situation avait été apaisée en février 2019 avec la signature d’un accord de paix entre le gouvernement et 14 de ces groupes, permettant au premier de renforcer son autorité et aux seconds de pérenniser leur situation. En ce qui concerne François Bozizé, malgré un bilan assez limité - il n’a pas particulièrement développé son pays - et le fait qu’il ait été renversé, il reste très populaire en Centrafrique. M. Touadéra, son ancien premier ministre, à d’ailleurs été élu il y quatre ans en partie sur la nostalgie de son mandat. Encore plus paradoxal, l’ex-président, actuellement sous le coup d’un mandat d’arrêt international lancé par la justice Centrafricaine, ainsi que de sanctions des Nations Unies, pour son soutien présumé à des milices s’étant rendues responsables de crimes de guerre et crimes contre l’humanité, entendait se présenter aux élections générales de ce dimanche. Et bien que sa candidature ait été refusée, il reste au centre de la crise qui secoue aujourd’hui le pays.


En effet, quinze jours après l’annulation de sa candidature, une nouvelle coalition s’est forgée autour de lui le 17 décembre, réunissant des groupes armés qui jusqu’ici se faisaient la guerre, et certains même qui appartenaient à la Seleka. La Coalition des Patriotes pour le Changement (CPC), tel est son nom, réclame l’annulation du scrutin et a lancé le 18 plusieurs assauts sur la capitale, Bangui. Pourquoi cette alliance de circonstance pour le moins hétéroclite ? Pourquoi, plus d’un an après l’accord passé avec le gouvernement, s’en prendre à lui, faisant planer le spectre des violences qui avaient ensanglanté les rues de Bangui en 2013 ? Selon les spécialistes, le but de la CPC est d’imposer une nouvelle discussion au gouvernement, face à la crainte que le président Touadéra ne renforce son pouvoir à travers un triomphe aux élections et ne s’accapare le pouvoir, privant les groupes armés de leurs rentes. Quoi qu’il en soit, devant cet encerclement progressif de la capitale, plusieurs forces sont entrées en jeu aux cotés de l’armée Centrafricaine pour protéger le gouvernement. La mission de l’ONU, MINUSCA (Mission Multidimensionnelle Intégrée des Nations Unies pour la Stabilisation en Centrafrique) a déployé 13 000 casques bleus, la Russie a envoyé plusieurs centaines de mercenaires de la société Wagner - la Centrafrique est devenu ces dernières années un allié important de la Russie dans la région -, le Burundi, qui fournit une grande part des casques bleus à aussi déployé 900 soldats et même les services spéciaux Portugais ont envoyé des agents pour stopper l’avancée de la CPC. C’est chose faite depuis quelques jours, au prix de combats qui ont fait vendredi 3 morts parmi les casques bleus. La panique a cependant pris la capitale notamment du fait du rumeurs disant tantôt que les rebelles étaient aux portes de la ville, tantôt qu’ils l’avaient infiltrée et s’apprêtaient à se révéler le jour du scrutin.

La question du maintien de ces élections dans ce climat s’est un temps posée notamment dans l’opposition : les candidats n’ont pas pu faire campagne dans le pays, la tenue du vote même semble compromise dans un certain nombre d’endroits du fait des risques d’affrontements ou de la crainte qu’ils inspirent. L’opposition craint aussi, de même que la CPC, des fraudes organisées par le président sortant pour s’assurer un succès sans appel dès le premier tour, une crainte potentiellement aggravée par les conditions dans lesquelles se déroulent le vote. Quoi qu’il en soit, la cour constitutionnelle à tranché, conformément à la volonté du président et de ses alliés et la communauté internationale à travers l’ONU, qui estiment que mieux vaut le maintien d’un simulacre d’élections que leur report qui entrainerait des négociations avec la CPC et leur redonnerait un rôle clé dans l’avenir du pays.

Se déroulait donc aujourd’hui un suffrage qui est contesté par plusieurs groupes armés, par l’opposition aussi, qui a replongé le pays dans la guerre, encore circonscrite, et qui se déroule dans des conditions rendant impossible la tenue d’un suffrage libre et indépendant. Mais c’est aussi une crise qui dure depuis près de 10 ans qui se joue derrière ce scrutin, avec un ex-président aspirant a regagner le pouvoir et des groupes armés qui ont su mettre de côté leurs oppositions pour monter au créneau et défendre leurs privilèges. Enfin, pour un pays qui dépend fortement de l’aide internationale, notamment financière, c’est aussi une crise que ni l’ONU ni les partenaires - au premier rang desquels France et Russie - du pays ne veulent voir dégénérer. Devant l’impossibilité de satisfaire toutes les ambitions, il semble que cette crise ne peut trouver de solution pacifique, et d’ailleurs, le danger plane d’une véritable guerre suite au scrutin. Un danger relativisé par la présence importante de forces d’interposition. Il est encore trop tôt pour prévoir l’issue des élections d’aujourd’hui, mais une chose est sûre : elles ne sont en rien une solution, mais pour les instances décisionnaires, un moindre mal. À suivre…


Benjamin Milkoff

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