Crise profonde en Éthiopie


Jeudi 26 novembre, les forces fédérales Éthiopiennes appuyées par des milices ont lancé l’assaut sur Makalé, capitale partiellement encerclée de la région du Tigré. C’est là qu’à commencé au début du mois de novembre un conflit particulièrement sensible entre l’état central Éthiopien et le Front Populaire de Libération du Tigrée (FPLT). Le casus belli tient dans l’annonce par le Tigré qu’il ne reconnaissait plus l’état et l’organisation au Tigrée d’élections régionales. S’en est suivi une escalade entre les forces de sécurité nationales et régionales à la frontière du Tigré qui ont dégénéré en véritable guerre. Par ailleurs, peu d’informations filtrent de cette partie du pays qui est fermée aux journalistes depuis le début des combats. Cela pose notamment la question du sort des civils, qui risquent d’être pris dans les combats, victimes d’exactions ou propulsés dans des camps de réfugiés. Une préoccupation exprimée par la voix de Deprose Muchena, directeur régional pour l’Afrique de l’Est et l’Afrique Australe à Amnesty International : « Le conflit au Tigré a déjà fait des centaines de morts et encore plus de blessés parmi la population civile et forcé des milliers de personnes à fuir dans des camps de réfugiés au Soudan voisin. […] les commandants de l’armée nationale éthiopienne et du TPLF doivent mettre en place des mesures actives pour protéger les civils lors de tout combat ». Si l’armée fédérale a rapidement pris les principales villes Tigréennes et semble en mesure de faire de même avec la capitale, les observateurs s’accordent à dire que le conflit risque d’encore durer si les forces rebelles se muent en guerilla et mènent une guerre d’attrition.

L’Éthiopie et le Tigrée

Aux sources de ce conflit il y a la naissance même du régime Éthiopien actuel. En 1991, l’éphémère République Démocratique Populaire d’Éthiopie, prolongement du régime dit de Derg - dictature militaire soutenue par l’URSS qui prend le pouvoir à l’abdication de l’empereur Hailé Sélassié en 1974 - est renversée par le Front démocratique révolutionnaire du peuple Éthiopien (FDRPE), une coalition de quatre partis politiques dont le FPLT qui combattait le Derg depuis 1974 et déjà présentait des velléités indépendantistes. Le FDRPE met alors en place un gouvernement provisoire qui aboutit à la création en 1995 de la République fédérale démocratique d’Éthiopie, régime actuel. Elle sera gouvernée par cette même coalition afin que plusieurs « nationalités » - ethnies du pays - représentées dans les partis qui la composent participent au gouvernement du pays. Cependant, le FPLT a pris l’ascendant sur cette république, dominant l’état derrière l’illusion donnée d’une gouvernance partagée. Cette domination s’étendait au gouvernement, à l’économie, à l’armée, et servait un pouvoir autoritaire qui a donné naissance ces 20 dernières années à une contestation importante. À travers le pays, des milices se sont progressivement forgées qui défient le pouvoir central et empirent les conflits locaux. Ces dernières années, les forces fédérales ont lutté contre ces milices et la situations paraissait déjà explosive. Intervient alors l’élection en 2018 d’un nouveau premier ministre d’origine Oromo - une autre ethnie importante du pays - Abiy Ahmed. Depuis son élection, le FPLT à progressivement reculé, notamment à l’occasion de procès, pour se réfugier dans son bastion régional, et revendiquer une autonomie accrue. C’est ce repli et cette opposition à l’état central qui ont entrainé l’escalade à l’origine de la guerre, mais aussi déstabilisé l’état entier, déclenchant notamment un mouvement autonomiste à travers le pays. Ainsi, il y a un an, suite à un référendum, la zone du Sidama devenait autonome dans le sud du pays, devenant une dixième région. Depuis, 10 autres zones ont exprimé la volonté de faire de même.

Abiy Ahmed à Bruxelles en Janvier

L’avenir de l’État Éthiopien

Malgré la chute du Derg et l’établissement d’une république fédéraliste, une question n’a pas encore été dépassée en Éthiopie et ressurgit aujourd’hui à travers ce conflit. La question de la forme de l’État. Plus précisément, doit-il être un état unitaire fondé sur une identité nationale ou un état fédéral laissant leur place aux différentes ethnies. Dans cette hésitation jouent d’une part l’histoire politique de l’Éthiopie et de l’autre les rivalités ethniques. En effet l’Éthiopie à longtemps été gouvernée par des empereurs dont Ménélik II, tenu pour être le fondateur de la modernité du pays, et qui a oeuvré pour la constitution d’une identité nationale au prix d’une politique expansionniste. Or ce dernier est régulièrement évoqué par les politiques, soit pour louer ses conquêtes unificatrices, soit pour dénoncer une conduite sanguinaire et tyrannique. Aujourd’hui, les empereurs ne sont plus, et l’état se veut fédéraliste, mais le premier ministre Abiy Ahmed défend une vision unitaire tandis qu’on assiste à un retour en force d’autonomismes régionaux et ethniques. La fracture semble même consommée depuis l’ouverture des hostilités au nord du pays. À cela se surajoutent des rivalités ethniques : les Oromos dont est issu le premier ministre se méfient des Amhara, deuxième population du pays et ethnie des empereurs qui ont conquis leur région par le passé. Ces derniers sont en rivalité avec les Tigréens frontaliers, notamment autour du Wolkait, territoire acquis aux seconds en 1991. C’est ainsi sur des milices Arhamas que s’appuient les forces fédérales depuis un mois dans les combats au Tigrée. Trente ans après la chute de la dictature donc, l’Éthiopie est toujours divisée sur la question de la nature de ses institutions, et les rivalités ethniques continuent d’alimenter les conflits. À l’aube d’un potentiel tournant dans la guerre au Tigré, qui pourrait entrainer d’autres régions dans la revendication autonomiste, c’est donc l’unité de l’Éthiopie qui semble se rejouer. Reste à voir quelle forme elle prendra, et pour combien de temps.


Benjamin Milkoff

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