En Thaïlande, la démocratie une nouvelle fois à l’assaut de la dictature

Dernière mise à jour : 29 nov. 2020

Alors que la démocratie a encore reculé à Hong-Kong ce mercredi avec la disqualification du Parlement de 4 nouveaux députés d’opposition - qui a entraîné la démission des 15 derniers -, un autre foyer de contestation continue de résister contre la dictature, non loin de la « région administrative spéciale » chinoise. Depuis plus de 3 mois en effet, la jeunesse estudiantine urbaine de Thaïlande manifeste contre la dictature militaire du premier ministre Prayuth Chan-o-chah, ex-général venu au pouvoir au terme d’un énième putsch de l’armée en 2014. Si comme pour Hong-Kong le mouvement est alimenté principalement par la jeunesse et mû par des aspirations démocratiques, les similitudes s’arrêtent là.


En effet, le contexte Thaïlandais est très particulier. Cette monarchie constitutionnelle depuis sa naissance en 1932 est travaillée par la lutte pour la démocratie. L’armée, depuis cette date a presque toujours détenu le pouvoir, et quand ce ne fut pas le cas, elle le repris vite, avec le soutien du trône. Ainsi, depuis 1932, près de 20 putschs ont été effectués, avec ou sans succès, dont les deux derniers en 2006 et 2014, ont fait tomber deux premiers ministres d’opposition, Thaksin Shinawatra puis sa soeur Yingluck, première femme à occuper la fonction. Et les nombreux mouvements qui ont vu le jour au fil du temps pour réclamer la démocratie ont chaque fois fini par être soit renversés donc, soit massacrés, comme en 2010 où les « chemises rouges » - mouvement social crée en 2006 - qui réclamaient des élections anticipées ont vu l’armée tirer dans la foule des manifestants à plusieurs reprises faisant près d’une centaine de morts et plus de 2 000 blessés. La dictature militaire réprime aussi régulièrement les figures politiques - notamment étudiantes - de l’opposition notamment grâce au crime de lèse-majesté permettant de punir toute atteinte au gouvernement en tant qu’il représente le monarque. Si la lutte pour la démocratie est donc ancienne dans cette monarchie, elle s’est toujours heurtée à une répression violente et autoritaire.


Pourtant, la présente mobilisation est à bien des égards inédite. Son trait le plus marquant tient à la contestation du roi Rama X, monté sur la trône en 2016. Dans ce pays où la critique de la monarchie était jusqu’ici impensable et sévèrement punie, voilà que la jeunesse urbaine, particulièrement à Bangkok, se met à vilipender son roi, presque constamment exilé dans des hôtels allemands, jugé trop puissant, et dont l’extrême richesse est un facteur aggravant pour un des pays les plus inégalitaires du monde - 1% de la population y possède 70% des richesses-. Son alliance avec l’oligarchie militaire au pouvoir participe aussi de ce ras-le-bol qui pousse les manifestants à réclamer un pouvoir monarchique encadré démocratiquement, sur un modèle britannique. D’autant que le mouvement appelle au démembrement de cette oligarchie, à commencer par la destitution du premier ministre actuel, confirmé dans ses fonctions l’an dernier. Au-delà de la personne du roi enfin, c’est de toutes les normes et les traditions dont elle a hérité que la jeunesse veut faire table-rase. Elle les juge trop strictes, trop patriarcales, et se fait très critique du nationalisme qui a caractérisé son éducation et celle des générations précédentes.

Par ailleurs, si plusieurs manifestations ont fait face à des répressions musclées, notamment le mois dernier à l’occasion de la mise en place d’un état d’urgence renforcé, l’armée n’est toujours pas intervenue depuis le début des mobilisations au mois d’aout. Les arrestations de même sont encore limitées. De nombreuses personnalités intellectuelles et médiatiques ont même pris part à la contestation, dont le pianiste Chaiamorn Kaewwiboonpan qui a justement récemment été libéré de prison après une semaine de détention. Tout cela laisse peser un voile d’incertitude sur les prochains jours du mouvement. Combien de temps les autorités permettront-elles cette remise en cause inédite du régime ? Pourraient-elles même céder et instaurer un régime démocratique ? Les masses paysannes et ouvrières se joindront-elles à un mouvement encore limité à la jeunesse ?

L’histoire récente de la Thaïlande a montré que malgré sa force aucun mouvement démocratique n’est parvenu à mettre à bas la dictature, et celui que l’on connait actuellement semble encore bien chétif comparé à la débauche de violence qu’ont rencontré ses prédécesseurs. Mais peut-être sa force réside-t-elle dans son originalité. Il ne réclame pas que des institutions démocratiques mais s’est engagé dans une remise en cause totale de la société. Dans un rapport de force toujours dominé par l’armée, peut-être le chemin des idées peut-il creuser le sillon du changement. Nul ne peut prédire comment finira ce mouvement, mais il est possible qu’un pas ait été franchi avec la critique nouvelle de la monarchie et ce qu’elle implique, qui ne peut plus être fait en arrière.


Benjamin Milkoff

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