Guerre d’Algérie : l’histoire taboue des viols de l’armée Française








Septembre 1957, Alger. Louisette a 20 ans, elle est détenue dans les locaux de la 10e division parachutiste commandée par le général Massu. Elle y subit une torture bien particulière : le viol. Elle reste captive durant trois mois. En 2000, elle racontait ainsi au journal le Monde le calvaire qu’elle a subit : « J'étais allongée nue, toujours nue. Ils pouvaient venir une, deux ou trois fois par jour. Dès que j'entendais le bruit de leurs bottes, je me mettais à trembler. Ensuite, le temps devenait interminable. Les minutes me paraissaient des heures, et les heures des jours. Le plus dur, c'est de tenir les premiers jours, de s'habituer à la douleur. Après, on se détache mentalement. C'est un peu comme si le corps se mettait à flotter… ». Ce témoignage est extrêmement rare. Dans la société Algérienne, le viol est un tabou qu’on ne brise pas aisément, et a fortiori quand il est perpétré par des soldats de l’armée Française. En découle une double humiliation extrêmement lourde à porter, qui dissuade la plupart des femmes - et des hommes - de se livrer sur une réalité pourtant presque systématique. Louisette, qui a eu le courage d’essayer de libérer cette parole qui la torturait toujours, en a payé le prix fort : son fils ne lui a jamais pardonné d’avoir parlé, sa fille souffre depuis d’une longue dépression, et les autres moujahidate, ces combattantes avec qui elle a pris le maquis, lui ont tourné le dos. Ce courage pourtant, est nécessaire pour faire la lumière sur un fait historique que presque tous ignorent. Ces témoignages, mais aussi ceux de certains soldats Français, sont les seules clés pour comprendre cette mémoire dramatique.

Un phénomène répandu

Le quotidien le Monde, en publiant le témoignage de Louisette il y 21 ans, a ouvert la voie à l’étude de cette question en France. Il est revenu sur le sujet dans un article la semaine dernière. Il y cite cet autre témoignage livré par Baya Laribi, surnommée « Baya la noire » en raison de sa couleur de peau. Cette moujahidate a été violée collectivement en 1957 avant d'être transférée dans le même bâtiment que Louisette et violée encore, par le même capitaine nommé Graziani. Sa capture dans l’est du pays a donné lieu à un autre crime abject : les hommes qui se battaient dans le même maquis qu’elle ont été désarmés, alignés au sol, avant qu’un blindé ne leur roule dessus. Si la mémoire collective a retenu la torture à la gégène ou les corvées de bois, elle ignore tout un pan des tortures et des exactions qu’ont fait subir des soldats Français aux combattantes et combattants de l’Indépendance, mais aussi à des civils. L’avocate Giselle Halimi, morte l’année dernière, avait pourtant voulu avertir les tribunaux et l’opinion au sujet de ces violences sexuelles répandues. Mais les nombreuses femmes qu’elle à défendues suite à la guerre lui ont toutes interdit formellement de partager leur calvaire. Certaines furent violées, comme Louisette ou Baya, au cours d’interrogatoires, ou d’une détention dans des casernes ou des bâtiments militaires en ville. D’autres le furent sur le terrain, dans leurs villages, leurs habitations. Certains militaires appelaient les expéditions de contrôle et de ratissage des « opérations vide-burnes ». D’autres référaient aux viols par un code, « strip-tease ». Les témoignages de soldats Français s’accumulent qui font état d’une pratique généralisée, décomplexée du viol, parfois à l'encontre de jeunes filles. L’un d’eux raconte que les femmes se couvraient de suie, voire d'excréments pour tenter d'échapper à leurs bourreaux. Ces violences, comme les autres, vont croissant au fil du conflit, et deviennent de plus en plus systématiques dans les dernières années. Pourtant, le Monde souligne l’influence déterminante de l’autorité des chefs pour empêcher ou autoriser ces crimes. En effet, il semble qu’il suffisait que l’encadrement des unité se prononce clairement contre ces crimes et les autres (torture, assassinats) pour les empêcher. Mais la torture sous tous ses aspects faisait partie du système répressif de l’armée Française. À tel point que dans le camp de Ksar Ettir, près de Sétif, un chien était dressé pour violer les détenus...

Le viol comme arme de guerre

Aujourd’hui, les dernières victimes de ces violences sexuelles s’éteignent sans parler. Leur mémoire, d’abord occultée par celle de la décennie noire des années 1990, les suit désormais dans leur tombe. Certaines séquelles subsistent dans la société Algérienne, à l’image des nombreux enfants nés de ces rapports forcés, prisonniers d’une histoire insupportable qu’ils incarnent malgré eux. L’enjeu mémoriel de ces violences est non négligeable. Elles ne figurent même pas dans le récent rapport de Benjamin Stora sur le Mémoire de la guerre, déjà jugé insuffisant côté Algérien. Il est donc clair que la relation Franco-Algérienne n’est pas près d’exorciser ses démons. Mais au-delà, ce qui est frappant, insupportable, c’est la persistance de ces pratiques inhumaines. En ce moment même, au Tigré en Éthiopie, les victimes d’une guerre civile à huis clos entamée en novembre dernier commencent à parler. Le journal Libération a mis en lumière il y a quelques jours l’étendue des viols perpétrés sur place, et notamment par les soldats Érythréens. Il évoque les rapts, l’esclavage sexuel, les passages à tabac, les viols collectifs, et ces traumatismes si profonds que certaines femmes se sentent déconnectées de leur corps, de la même manière que Louisette le racontait. Il suffit de voir le nombre de viols dans une société en paix (24 800 viols en France en 2020) pour comprendre qu’ils deviennent une véritable arme de guerre dans le cadre de conflits. Et à la diffèrence de la tortue classique, cette violence est presque toujours dirigée à l'encontre des femmes. Cette vérité ne peut plus être ignorée. Ni sa violence, ni sa récurrence ne peuvent être laissés à la discrétion des victimes. C’est le sens de l’engagement de Louisette, il y a 21 ans. Si insoutenable soit-elle, la vérité mérite d’être livrée, et les victimes libérées de l’omerta qui les enferme dans leur expérience traumatique.

Benjamin Milkoff


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