La Libye dans l'impasse

Mardi 22 décembre, Nickolay Mladenov, diplomate Bulgare désigné une semaine plus tôt par le Conseil de Sécurité de l’ONU dans un consensus pour prendre la tête de la Manul (Mission d’appui des nations unies en Libye) a annoncé sa démission pour des raisons « personnelles et familiales ». Ce brusque revirement laissait craindre chez certains diplomates une pression étrangère. Il devait remplacer Ghassan Salamé qui avait démissionné en mars dernier à cause des ingérences Russe et Turque entravant le processus de paix dans ce pays plongé dans le chaos depuis la chute de Mouammar Kadhafi en octobre 2011. Cette nouvelle démission place la mission de médiation de l’ONU dans une impasse alors que la Libye continue de s’enfoncer dans la crise.


Nickolay Mladenov à Gaza en 2017


La situation politique en Libye est complexe. Plusieurs assemblées ont été élues à différents moments à partir de 2012 et se sont concurrencées tandis qu’une myriade de milices se sont progressivement imposées dans le jeu politique national, participant à des combats et prêtant leur allégeance à différents pouvoirs. Depuis 2014, une guerre civile très meurtrière fait rage dans le pays. Le maréchal Khalifa Haftar a pris la tête de l’armée Nationale Libyenne - association de groupes armés parmi lesquels des milices, des anciens militaires, et des salafistes - associée à la Chambre des Représentants élue en 2014 et siégeant à Tobrouk. L’ANL et la chambre des représentants se sont imposés comme un des acteurs politiques majeurs, à la tête d’un réseau d’alliances important, et ils ont acquis au fil de nombreuses opérations militaires la domination d’une grande part du pays - notamment dans le sud avec ses installations pétrolières -. Ils sont en concurrence avec un second acteur central : le Gouvernement d’Union Nationale, dirigé par Faïez Sarraj à la tête du conseil présidentiel. Crée à Tunis en 2016 et reconnu par l’ONU, il a mis plusieurs mois à s’imposer en Libye où il est installé à Tripoli à la tête lui aussi d’un réseau d’alliances avec différentes milices. La guerre civile a encore été aggravée par la présence de l’organisation État Islamique qui s’est un temps emparée de Syrte et a réalisé plusieurs attentats avant d’être chassé du pays avec l’appui notamment des États-Unis, ou encore par la crise migratoire en Méditerranée, qui a été prise en charge en accord avec des pays Européens par certaines milices - c’est une activité lucrative - à la tête de réseaux de passeurs dont certains organisaient des ventes de migrants aux enchères, comme l’a révélé en 2017 CNN.


Le dernier évènement de cette guerre civile a été la bataille de Tripoli qui a vu entre janvier 2019 et octobre 2020 les troupes de l’ANL et du GUN s’affronter dans la capitale pour la domination du pays. À cette occasion, la Russie et la Turquie se sont immiscées dans la guerre, la première soutenant l’ANL et la seconde son adversaire. Les deux pays ont envoyé des équipements militaires malgré l’embargo sur les armes imposé par l’ONU au pays en 2011, et des hommes sur place : les russes ont déployé des mercenaires de la société Wagner et les Turques des milices Syriennes pro-Ankara. Finalement, l’ONU est parvenue le 23 octobre dernier à organiser une commission militaire dite « 5+5 » réunissant des généraux des deux camps pour obtenir un cessez-le-feu encore d’actualité. Il est possible que les deux camps se soient entendus pour mettre fin aux combats afin de limiter les ingérences étrangères prenant une part croissante, Ankara et Moscou étant déterminées à faire valoir leurs intérêts dans la région - la Turquie a par exemple à obtenu de son soutien Sarraj la reconnaissance de ses prétentions en Méditerranée orientale via un accord maritime fin 2019 -.

Comment interpréter dans ce contexte la démission de NIckolay Mladenov ? On peut y voir l’impuissance de la médiation onusienne, qui s’est vue évincée par la Russie et la Turquie en tant qu’arbitre des conflits et qui malgré le cessez-le-feu obtenu récemment peine à peser sur les évènements. En moins d’un an, un chef de la Manul a démissionné pour dénoncer la surenchère d’ingérences étrangères attisant la guerre dans le pays, un autre l’a imité avant même de débuter son mandat. Outre la relance du processus pour trouver un nouveau remplaçant, qui n’est pas chose aisée, cette vacance prolongée place l’ONU à l’aube de 2021 dans une situation de faiblesse qui pourrait coûter cher.

Car en parallèle, les deux camps ont récemment recommencé à acheminer des équipements militaires, mettant potentiellement en danger le cessez-le-feu. Par ailleurs, tous deux sont minés par des fractures internes, que ce soit entre le maréchal Haftar et le président de la chambre des représentants Aguila Salah ou au sein du gouvernement d’union nationale où M. Sarraj pourrait être remplacé par des concurrents dont l’actuel ministre de l’intérieur Fathi Bashagha. À ces divisions s’ajoutent des contingences étrangères, car par exemple Ankara qui a obtenu de M. Sarraj, un accord maritime verrait d’un mauvais oeil son remplacement. Et ainsi les différents acteurs sont soutenus par différentes puissances étrangères qui participent à brouiller le tableau général. Tout cela complique grandement la situation actuelle et est probablement pour beaucoup dans l’échec du « forum du dialogue politique » réuni à Tunis par l’ONU début novembre et comptant 75 délégués libyens pour débattre d’une issue institutionnelle à la crise. L’idée d’élections organisées le 24 décembre 2021 a emporté l’adhésion d’une majorité d’entre eux mais sur la question de la formation d’un gouvernement provisoire remplaçant le GUN actuel, le statu quo l’a emporté, reconduisant de fait la situation telle qu’elle. Autrement dit, tant les intérêts de puissances étrangères que les rivalités internes aux différents mouvements semblent faire obstruction et compromettre la perspective d’une résolution pacifique et institutionnelle de la crise. Solution dont la promotrice principale, l’ONU, semble avoir fait aveu de sa faiblesse le 22 décembre dernier après l’énième échec de Tunis qu’on pourrait voir comme un symbole de l’échec de la Manul à imposer un règlement pacifique de la crise. L’année des 10 ans de la révolution en Libye s’ouvre donc dans un contexte de divisions importantes, momentanément préservé de la guerre civile par un fragile cessez-le-feu, et peu propice à une sortie de crise pacifique.

Benjamin Milkoff


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