La ligne rouge, un film de guerre contemplatif

Dernière mise à jour : 29 nov. 2020

Une fois n’est pas coutume, nous allons de nouveau parler cinéma cette semaine. Et pas n’importe quel cinéma : nous nous attaquons aux films de guerre. Mais puisqu’on ne fait pas dans la simplicité, point question ici de parler d’« Il faut sauver le soldat Ryan » de Steven Spielberg ou encore d’« Inglorious Basterds » de Quentin Tarantino. Ces films, si bons et si différents soient-ils, sont trop connus pour que je fasse l’injure de les recommander. En revanche, il est un film moins connu mais pas moins intéressant, loin s’en faut, qui gagnerait à être évoqué dans ces courtes lignes. Mais puisque le titre trahit tout effet de surprise, inutile de faire durer le suspens : il s’agit de « La ligne rouge », de Terrence Malick, sorti en 1998.




Normalement, l’alliance de Terrence Malick et de l’expression « film de guerre » devrait avoir fait tiquer plus d’un. En effet, le réalisateur de « The tree of Life » est connu pour ses films plus ou moins cryptiques marqués par de longs plans contemplatifs et immersifs. On est donc plutôt éloignés de l’image communément admise de la guerre. D’autant que le film se déroule durant la bataille de Guadalcanal, un des affrontements les plus sanglants de la guerre du Pacifique, sous-conflit de la Seconde guerre Mondiale qui a opposé les États-Unis à l’empire Japonais depuis Pearl Harbor jusque’à Nagasaki. Et pourtant, force est de constater que le résultat est réussi. On y suit une compagnie de Marines de son débarquement sur l’île à son départ, avec comme évènement central la bataille pour la colline 210, défendue par un bunker en apparence imprenable, et sur laquelle elle va se casser les dents. Ces évènements sont le tableau d’une confrontation entre deux jeunes hommes aux philosophies opposées, séparés par la hiérarchie et l’âge, et liés d’une affection presque fraternelle. Le sergent Welsh, interprété par un jeune Sean Penn, cherche ainsi à faire rentrer dans le moule de la guerre la soldat Witt, déserteur au début du film, qui ne se départit jamais de son air imperturbable et semble n’aspirer qu’à la liberté. Au fil des évènements auxquels ils font face, chacun est confronté à la dureté de la guerre, et un dialogue philosophique s’engage sous forme de monologues intérieurs dont le spectateur est le juge.


D’abord, ce film est un bon film de guerre. La fameuse bataille pour la colline occupe une bonne part du film, toutes proportions gardées, et est très réussie. Outre la qualité de l’action, le film dépeint un carnage absurde comme la Seconde guerre Mondiale en a connus, même presque digne de la Grande Guerre : l’infanterie est contrainte d’attaquer de front une position en hauteur défendue par une mitrailleuse à même de faucher tous les assaillants. Mais il montre aussi la violence des soldats durant la guerre du pacifique, vis à vis d’ennemis vaincus, affaiblis, ou prisonniers. On a donc droit à des scènes impressionnantes, très bien réalisées, mais a minima conscientes des absurdités, des drames et des immoralités du conflit qu’elles dépeignent.


Pour autant, on pourrait dire que cette action militaire est secondaire dans le film. Le principal se joue en effet dans les personnages qu’il dépeint. Et la galerie de ces derniers est tout sauf honteuse : on se penche ainsi plus ou moins profondément et tour à tour sur une bonne dizaine de personnages, servis par un casting impressionnant (outre Sean Penn, on peut évoquer ici Adrian Brody, John Travolta et George Clooney dans des rôles secondaires, John Cuscak et une flopée d’acteurs dont vous ignorez le nom mais dont le visage vous est forcément familier). Ainsi c’est plutôt les évènements qui traversent les personnages que l’inverse, et résonnent avec leurs histoires personnelles. C’est dans ces interactions que se place la relation entre Witt et Welsh, surplombante, comme pour tirer les conclusion des expériences et des émotions qui sont exposées au spectateur à travers les monologues de chacun. On touche ici à la grande qualité de ce film selon moi. Au-delà d’être un bon film de guerre - et il ne faut pas voir là un quelconque dénigrement -, il est extrêmement humain. L’héroïsation des personnages, Witt le premier, passe par leur degré d’humanité, de compassion et de dévouement. Le spectateur plongé des ces histoires personnelles et ces évènements parfois tragiques navigue entre différentes émotions, s’attache à des personnages, en déteste d’autres, où peut-être les excuse-t-il ? Et tout est fait dans le film - on retrouve ici la patte de Malick - pour pousser à l’introspection, à travers moult plans de nature tropicale, plus ou moins métaphoriques, des monologues on l’a vu qui permettent de ralentir le rythme, et même la construction du film. Le tout est orchestré par la musique reconnaissable entre toutes d’Hans Zimmer qui semble faite pour ce genre de films. Notons notamment la déambulation des soldats vers la colline fatidique sur le titre « Journey to the line », qui symbolise ce film immersif qui cueille dès l’ouverture le spectateur et l’entraine de scène en scène tel un courant vers sa fin, inéluctable, pressentie. Car sans rien divulgacher, l’opposition philosophique entre les deux personnages centraux doit bien trouver une conclusion, qui est amenée petit à petit et ne déçoit pas.

"journey to the line"



Je conseille donc le visionnage de ce film. Certains peut-être le trouveront longuet, je dois admettre que le style contemplatif et philosophique du réalisateur ne convainc pas tout le monde -ceci étant, si ses films sont inégaux, je pense que celui-ci est parmi ses plus réussis-. Mais c’est un film très touchant et franchement intéressant. Je me rappelle encore le sentiment qu’il m’a laissé la première fois que je l’ai vu : une impression d’avoir ouvert et clos le chapitre émouvant et entier d’une histoire humaine et héroïque à sa manière. Avis donc aux amateurs de films de guerre et de nature, ce film est fait pour vous, et si vous ne le regardez pas pour ses considérations spirituelles, faites le au moins pour les beaux yeux de Sean Penn et Jim Caviezel.



Benjamin Milkoff

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