La politique migratoire Européenne en question

Dernière mise à jour : 28 févr.


Mardi, la Commission Européenne a présenté un plan sur les retours « volontaires » des migrants entrant dans l’Union Européenne. Son but est d’encourager ces retours notamment avec des subventions ou en accroissant le rôle joué par l’Agence Européenne de gardes-frontières et de gardes-côtes, Frontex, dans leur accompagnement. À terme, il s’agit de réduire le nombre de migrants en situation irrégulière au sein de l’Union. Un plan dévoilé à un moment où la politique migratoire Européenne est de plus en plus remise en question.



Des agents de Frontex photographiés en 2016

« Une tragédie Européenne »

C’est ainsi que Yilva Johansson, la commissaire européenne aux Affaires Intérieures chargée notamment de la question migratoire, a qualifié le naufrage d’une embarcation de fortune dans la nuit du mercredi 21 avril, à 200km au large des côtes Libyennes. Environ 130 personnes y avaient péri noyées après plusieurs heures de dérive sous une puissante tempête, dans l’attente d’un secours qui n’est jamais venu. Et ce malgré les efforts de l’ONG Alarm Phone qui a rapidement essayé d’alerter les autorités et d’obtenir des secours pour l’embarcation. Les autorités Maltaises et Italiennes lui ont d’abord opposé une fin de non-recevoir, arguant que c’était là le rôle des gardes-côtes Libyens, seuls compétents. Or ces derniers, après des heures sans réponse, ont finalement annoncé le déploiement d’un navire de sauvetage qui a rapidement rebroussé chemin face à la tempête. C’est finalement le navire de l’ONG SOS Méditerranée, pourtant situé initialement à une dizaine d’heures de navigation, qui a bravé des vagues atteignant jusqu’à 6m pour arriver sur les lieux du drame, en même temps que des navires de commerce. Ils n’ont pu que constater la mort des migrants, dont les corps ont parfois dérivé sur d’importantes distances. Yilva Johansson n’est pas la seule personnalité politique ou publique à s’être émue de ce naufrage, qualifié de « moment de la honte » par le Pape François. En cause, l’absence d’assistance apportée par les États voisins, malgré la connaissance de la situation. Seules les ONG ont essayé de porter secours aux migrants, de leur propre chef. En face, l’immobilisme coupable de pays aux capacités autrement plus importantes, passe mal. D’où le scandale que cette affaire a généré. Une multitude d’autres naufrages ont lieu régulièrement en Méditerranée, qui ne se terminent pas toujours si dramatiquement. Mais même quand les garde-côtes Libyens ou des ONG interviennent, il n’est pas rare que des migrants périssent. Selon l’OIM (organisation internationale pour les migrants), plus de 1200 migrants sont morts en Méditerranée en 2020. Le récent drame éclaire la responsabilité due l’UE dans cette crise humanitaire, après avoir progressivement fermé ses ports et entravé les ONG avant de participer au financement et à la formation des garde-côtes Libyens, chargés d’intercepter les Migrants avant qu’ils ne débarquent en Europe.

L’agence Frontex sous les projecteurs

Le plan dévoilé mardi prévoit d’accorder un rôle accru à l’agence Frontex dans l’encadrement des départs dits volontaires des migrants en situation irrégulière. Pourtant, l’agence et son directeur le Français Fabrice Leggeri sont depuis des mois sous le feu des critiques. La principale accusation porte sur des violations des droits fondamentaux des migrants, notamment à travers des « pushbacks », ces renvois illégaux de migrants entrés en Europe. Systématiques en Hongrie, au point que l’Agence a du se retirer du pays cette année, ces pratiques auraient aussi lieu en Grèce, en Croatie, en Slovénie ou encore en Italie. Plusieurs ONG ont publié en décembre dernier un « Livre noir » de 1500 pages comptant quelques 900 témoignages de migrants victimes de ces refoulements forcés. Plus proche de nous, un consortium de médias Européens a publié jeudi de nouveaux éléments sur l’interception en 2020 de 12 000 migrants par les garde-côtes Libyens sur la base de renseignements fournis par Frontex, ce qui n’est pas le rôle de l’agence. Les tensions qui s’accumulent entre Frontex et les institutions de l’UE ont conduit le Parlement Européen à refuser, le même jour, d’approuver son budget de 2019. Une décision qui n’a pas de répercutions pratiques mais agit comme un nouveau camouflet et un message clair : les eurodéputés souhaitent plus de transparence de la part de Frontex. Les crispations qui entourent cette agence phare dans la gestion Européenne de la crise migratoire illustrent à la fois les divisions internes à l’UE sur la question et la gestion qui est pour l’instant privilégiée : une réponse dure face aux migrants.

Une politique plus large

Mais le plan sur les retours dits volontaires annoncé mardi n’est censé être qu’un volet d’une politique plus large souhaitée par la Commission, le « pacte pour l’asile et la migration ». Et ce dernier doit aussi mettre en place une solidarité accrue entre les états et une meilleure politique de sauvetage en mer. Derrière ce projet, un principe gouverne : une sorte d’entre deux donnant des gages aux pays s’opposant à l’accueil des migrants (par ces retours encouragés - ou forcés-) et ceux qui poussent pour une meilleure réponse à cette crise humanitaire. Mme Johansson est aussi un des soutiens de cette voie au sein de la Commission. Malgré ces bonnes intentions, et la volonté affichée de privilégier le « en même temps », l’Europe peine à réinventer sa politique migratoire. D’autant que le premier élément du « pacte » attendu pour ce faire semble privilégier les refoulements de migrants, quitte à potentiellement encourager des comportements illégaux sous la bannière de Frontex. Les récents évènements ont surtout révélé l’opacité de la gestion Européenne de cette crise, et les manquements des autorités Libyennes sur lesquelles Bruxelles s’est déchargé en Méditerranée. Une situation qui contraint les ONG, souvent démunies, à essayer de sauver d’elles-mêmes un maximum de migrants, ou parfois, comme la semaine dernière, à compter les morts.


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