Quel avenir pour l’Afghanistan, à la veille du retrait Américain ?

Dernière mise à jour : 28 févr.

Vendredi, le président Afghan Ashraf Ghani a rencontré à la tête d’une délégation son homologue Joe Biden à Washington. L’occasion pour ce dernier d’affirmer que les États-Unis, dont les troupes doivent avoir évacué le pays au plus tard le 11 septembre prochain, maintiendront leur soutien à l’état Afghan sous une forme différente : «[…] notre soutien à l’Afghanistan ne s’arrête pas pour ce qui concerne l’aide militaire ainsi que l’aide économique et politique ». Pourtant, à mesure que les soldats américains quittent pour le première fois depuis près de 20 ans ce théâtre d’opérations, les talibans eux ne cessent de progresser, de district en district, pour dominer une part croissante du pays. Explications.



Les présidents Ghani et Biden à Washington vendredi



En 1996, après quatre ans de guerre civile consécutive au retrait des soviétiques, les talibans accèdent au pouvoir. Ce mouvement d'« étudiants en religion » se caractérise certes par sa dimension islamiste, mais aussi nationaliste, l’occupation soviétique étant une des sources de leur engagement qu'ils perçoivent comme une résistance. Ils instaurent un régime fondamentaliste reposant notamment sur la charia, qui s'affirme comme un pouvoir centralisé soutenu par une majorité de tribus Pacthounes. Car l’Afghanistan est une véritable mosaïque ethnique (la majorité Pachtoune représente plus de 40% de la population, mais le pays compte aussi des minorités Tadjiks, Ouzbeks ou encore Hazaras, ces dernières étant persécutées par les talibans car elles sont chiites) qui obéit à des logiques tribales. Quand les talibans accèdent au pouvoir, le pays est exsangue, miné par la guerre civile qui s’achève. La guerre remportée en quelques mois par les États-Unis fin 2001, qui visait principalement à détruire l’organisation terroriste Al-Qaida soutenue par le régime, rebat les cartes. Les États-Unis ne souhaitent pas trop s’investir dans le pays mais se trouvent pris dans la transition politique. Ils essayent de poser les bases d'un nouveau régime démocratique à court terme, projet qui se heurte rapidement à la complexité de la situation sur le terrain. Ils sont en parallèle confrontés à la nécessité de reconstruire le pays. Cependant, leur présence est limtée d'autant qu'ils tournent bientôt leurs efforts vers l'Irak où un nouveau front est ouvert. Ils décident de s'appuyer en Afghanistan sur des chefs de guerre, peu appréciés de la population locale, pour assurer la sécurité face à un mouvement taliban qui se réimplante dans son fief historique au sud du pays. Leur stratégie repose aussi sur des frappes aériennes bientôt entachées de scandales liés à des victimes collatérales civiles. Ce n’est qu’à partir de la moitié des années 2000 que les États-Unis et l’Otan décident de s’engager directement dans le sud du pays pour contrecarrer les talibans qui gagnent en puissance. C’est de ce nouvel engagement international qui a vu au fil des ans le nombre des soldats étrangers, des attentats et des morts exploser, que la situation actuelle découle.



Un des deux bouddhas de Bâmiyân, construits entre 300 et 700 dans l'Hindou Kouch et détruits par les talibans en 2016


Négocier avec les talibans



En parallèle, les institutions Afghanes se développent, les milieux urbains à commencer par Kaboul s’ouvrent sur le monde et se modernisent : à l’état de ruines à la fin des années 1990, la capitale se dote d’un réseau électrique, téléphonique, de chancelleries toujours plus sécurisées… Mais l’Afghanistan reste majoritairement rural, et dans les campagnes les chefs de guerre et les talibans continuent de dominer, rançonner, encadrer la culture de pavot. Les représentants locaux du pouvoir central, eux, sont souvent corrompus et fortement décriés, poussant certains vers les talibans. Au fil du temps, les États-Unis s’enlisent dans un conflit qu’ils ne peuvent gagner et dans la difficile construction d’un état Afghan. L'idée de négociations avec les talibans pour se désengager s’impose à partir de 2018 outre-Atlantique, même si cela implique de mettre en porte-à-faux le pouvoir civil que les États-Unis ont participé à développer. Cela aboutit à un cycle de négociations menées à Doha par l'administration Trump avec les talibans, ponctué en février 2020 par un accord prévoyant le désengagement total américain au plus tard au 1er mai 2021, conditionné à l’ouverture de négociations de paix interafghanes. Ces dernières fontrapidement face à une impasse tandis que le changement d’administration à Washington ouvre la possibilité d'un nouveau réajustement politique. Finalement, Joe Biden a jugé que la seule issue en Afghanistan était la sortie, et reprogrammé cette dernière au 11 septembre, puis au 4 juillet (dans 7 jours). En un peu plus d’un an, le calendrier du retrait américain s’est donc précipité alors que le tabou des négociations avec les talibans se brisait. En parallèle, ces derniers ont lancé en mai dernier une offensive toujours en cours qui les a vus prendre le contrôle (parfois sans combats, parfois dans des affrontements meurtriers avec les forces de sécurité afghanes) d’une trentaine de nouveaux secteurs et menacer d’encercler plusieurs grandes villes. Ainsi, à mesure que les États-Unis se désengagent (la moitié des forces américaines se seraient à l’heure actuelle déjà repliées), les talibans eux réaffirment leur domination sur le pays tandis que les autorités civiles tentent de se sauvegarder. Un article du Wall Street Journal a récemment dévoilé que les services de renseignements américains estiment que le gouvernement pourrait s’effondrer dans les 6 mois suivant le retrait de leurs troupes.

Situation floue


La situation est également délicate du point de vue de l’aide internationale. Les ONG se trouvent dans le flou, la situation sécuritaire se dégradant jour après jour. La France a ajouté à la confusion en annonçant récemment, à la surprise générale, qu’elle était prête à accorder l’asile aux afghans et à leurs familles qui auraient travaillé pour la France, laissant entendre que la reconquête des talibans était non seulement inévitable, mais aussi qu’elle condamnait tout lien avec l’occident. Il est vrai que le régime taliban des années 1990 était extrêmement restrictif et hostile à l’étranger, mais la situation à évolué : le pays est plus en partie reconstruit, 75% des dépenses publiques dépendent de l’aide extérieure, et l’action des ONG est importante, à l’image de l’hôpital français de Kaboul crée par l’ONG française La chaine de l’espoir et qui s’est imposé comme un hôpital d’excellence. Il est donc possible que, si les talibans accèdent à nouveau au pouvoir, une partie des liens avec l’étranger soient préservés. Ils ont d’ailleurs appelé récemment les puissances étrangères à maintenir leurs chancelleries en Afghanistan.

Une page se tourne


Aujourd’hui, la situation reste tendue en Afghanistan. Les talibans semblent sur le point de faire à nouveau main basse sur le pays. Ils jouissent d’un certain soutien dans les campagnes qui voient en eux un moindre mal, un gage de sécurité et de stabilité. Se pose alors la question du droit des femmes et des libertés, particulièrement dans les milieux urbains qui ont bénéficié de la présence étrangère, tandis que plus de la moitié de la population n’était pas née au temps du pouvoir taliban. Mais il est aussi possible que les talibans ne s'imposent pas si facilement et que le départ des forces étrangères lance une nouvelle guerre civile meurtrière en Afghanistan, à la faveur par exemple de l’ambition de chefs de guerre régionaux. En bref, si le retrait américain semble se préciser de jour en jour, la situation politique en Afghanistan reste elle plus confuse que jamais. Le pays est divisé, la violence omniprésente (de nombreux attentats ont eu lieux ces derniers mois, notamment en lien avec l’État Islamique, faible mais implanté dans le pays, et opposé à Al-Qaida qui est imbriqué au mouvement taliban du fait d’alliances familiales). Personne ne peut dire comment les choses évolueront dans les prochaines semaines, mais une chose est sûre : une page importante, vieille de vingt ans, est en train de se tourner en Afghanistan.


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