Race : la naissance du « noir »

Dernière mise à jour : 11 févr. 2021

Le sociologue Stéphane Beaud et l’historien Gérard Noiriel ont publié cette semaine un ouvrage intitulé « Race et sciences sociales, Essai sur les usages publics d'une catégorie » dans lequel ils reviennent sur un débat qui travaille la communauté scientifique depuis plusieurs années : celui de l’intersectionnalité. Ce courant académique s’attache à l’analyse des différentes catégories - genre, « race »…- qui sous-tendent les structures de domination dans les sociétés et se superposent chez certains individus. Les deux chercheurs entendent discuter dans cet ouvrage ce qu’il considèrent comme une dérive consistant à donner trop d’importance à l’identité et particulièrement à la race dans l’explication de phénomènes par nature complexes et multifactoriels. L’occasion pour nous de revenir sur la catégorie de « noir », et sa construction au XVIIIe siècle dans les colonies Françaises.



La race au XVIIIe siècle

Le terme de race, comme beaucoup d’autres, n’a pas la même signification en fonction de la temporalité dans laquelle on se place. Si cela évoque aujourd’hui les idéologies racistes qui ont fait florès lors de la deuxième colonisation Française, en Afrique et en Asie, cette lecture est anachronique dans le contexte du XVIIIe siècle. Pour preuve, certains nobles parlent en ce temps de « race noble » et de « sang bleu » pour faire le distinguo entre les nobles de longue date, et ceux qui ont récemment accédé à ce titre en achetant un office. Ces expressions permettent de comprendre la clé du terme race à cette période : il s’agit de la généalogie. La différence entre les nobles et les autres nait, pour les tenants du différentialisme noble le plus radical, de leur lignée qui supposément remonterait aux Francs, à une élite aussi vieille que la monarchie. C’est le même mécanisme qui à partir de la fin du XVIIe siècle construit la distinction entre les « blancs » et les « libres de couleur ».

Le préjugé de couleur : naissance d’une nouvelle catégorie

Initialement, c’est le statut, servile ou libre, qui régissait les sociétés des colonies sucrières Françaises. Mais au fil du temps, de plus en plus d’individus ont gagné leur liberté, par différents processus : certains esclaves étaient affranchis par testament par leur maitre en raison de leur relation de son vivant - il était fréquent qu’un maitre affranchisse un petit nombre d’esclaves au cours de sa vie -, de nombreuses esclaves qui avaient donné naissance à l’enfant de leur maître, étaient affranchies avec leur bébé. Tout cela a mené à la constitution d’une population libre et métisse, dont la croissance constante en a fait une part importante des sociétés coloniales. On appelait ces individus les « libres de couleur », inventant un nombre de termes tels « mulâtre » ou « quarteron » pour désigner leur degré de métissage. Il n’était pas rare qu’ils possèdent un ou plusieurs esclaves eux mêmes, et certains étaient même des grands planteurs. Face à cette population perçue comme une menace par l’élite blanche s’est progressivement constitué le « préjugé de couleur », notamment à travers les recensements pour des raisons fiscales - le gouverneur colonial Patoulet a décidé à la fin du XVIIe siècle de soumettre les libres de couleur à un impôt dont ils étaient exemptés, et a donc institué la nécessité d’inscrire la couleur de la peau des individus dans les registres -. C’est là qu’intervient la généalogie : les libres de couleurs ont une ascendance servile plus ou moins proche, qui est la marque - ou la « tâche » selon des documents d’époque - de l’infériorité de leurs ancêtres, de leur dégradation. La couleur de n'est pas le signe d'une inférioté naturelle mais d'une ascendance plus ou moins marquée avec des esclaves, dont on considère qu'elle corrompt l'individu. Les libres de couleur ne sont donc pas les égaux de ceux qui par opposition sont désignés comme les « blancs ». Sur la base de cette distinction qui progressivement s’est installée dans les esprits, l’administration coloniale à accumulé les mesures infériorisantes et persécutrices contre ces populations au cours du XVIIIe siècle. Par exemple, les libres de couleurs étaient interdits d’exercer certaines professions comme apothicaire ou médecin, ne pouvaient pas porter d’habits trop magnifiques, et ne pouvaient se faire appeler monsieur ou madame, cet honneur étant jugé au dessus d’eux. Le préjugé de couleur à donc construit à la fois des catégories mentales associant à la couleur de peau un statut, et un réseau de persécutions.


Cette hiérarchisation raciale - au sens donc de la descendance des individus - n’est pas la seule qui avait cours alors, et elle se superposait aux autres comme la hiérarchisation socio-économique - les Français pauvres qui s’installaient aux colonies et exerçaient des petits travaux dans l’espoir d’acquérir des esclaves et s’enrichir, étaient plus au bas de l’échelle que certains libres de couleurs, on les appelait les « petits blancs »- par exemple. Mais elle à ceci d’intéressant qu’elle institue dans la société une différenciation basée indirectement sur la couleur. En effet, contrairement au racisme que l’on connait, le préjugé de couleur discrimine moins sur des critères physiques que généalogiques et symboliques. C’est la présence d’esclaves parmi les ancêtres qui est jugée infamante. Ainsi, certains métis considérés comme blancs s'iles étaient désignés publiquement comme des libres de couleur perdaient leur statut symbolique. Car il n’existait pas ou peu de « blancs » dans les colonies, tous les individus étant plus ou moins métissés. Pas plus qu’il n’existait de nobles dont les aïeuls remontaient à Clovis. Pourtant, en métropole comme aux colonies, les généalogies se multiplient pour prouver l’ascendance des uns et des autres. Terminons par une anecdote : les élites coloniales, constituées des planteurs « blancs » les plus riches, se faisaient appeler les « grands blancs » ou parfois les « blancs blancs ». Cette dernière appellation peut prêter à sourire rétrospectivement, mais elle exprime l’étendue de la surenchère autour des statuts crées à partir de la couleur des individus. Le préjugé de couleur crée autant le « blanc » que l’individu « de couleur ».

De la couleur statut à la race pseudo-biologique

Le concept de race et les catégories de couleur ont une histoire qui commence avant la généralisation des thèses racistes basées sur des arguments prétendument scientifiques - qui date surtout du XIXe siècle -. Cette histoire est complexe, elle n’est pas le fait d’un projet particulier mais d’évolutions contingentes. Dès le XVIIIe siècle et les Lumières des idées ciruclent qui infériorisent les populations Africaines et Américaines indépendamment de l'esclavage, selon différentes justifications, mais aucune n'associe encore la race - l'ascendance - Africaine à une infériorité naturelle. Le tournant du XIXe siècle est qu'il redéfinit le terme "race" selon des théories pseudo scientifiques. La race ne fait dès lors plus référence à une généalogie mais à une nature biologique inégale.



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Ce que montrent des historien.nes comme Claude-Olivier Doron ("Lhomme altéré", 2016), c'est la dimension évolutive du concept de race qui parce qu'il est un concept peut prendre différentes acceptions. Aussi ils nous encouragent à nous départir de notre vision centrée sur le racisme né au XIXe siècle pour replonger ce concept dans ses différentes périodicités et ces différents sens. La "race noire" du XVIIIe siècle n'est pas celle des siècles suivants, et mobilisent donc d'autres catégories. MM. Noiriel et Beaud déplorent ce qu'ils considèrent comme une attention trop importante portée sur le terme race dans le cadre de l'analyse des structures de domination des sociétés, pourtant, au XVIIIe siècle, c'est une catégorie centrale pour analyser tant la société coloniale que celle de la métropole. Et d'une certaine manière, elle est au coeur de la Révolution qui met a bas les privilèges précisément pour "régénérer" une race humaine altérée par l'inégalité. Ce qui justifie par ailleurs dans l'esprit de nombreux "patriotes" comme ils étaient appelés alors, que l'égalité universelle proclamée dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen du 26 aout 1789 ne doive pas être accordée à tout le monde en même temps - sont exclus des droits civiques les hommes ne payant pas le cens, toutes les femmes, et un temps les esclaves -. L'émergence de la catégorie "noir" est donc antérieure au racisme, de même que le concept de "race" n'a pas toujours été associé à ce dernier. Plus donc que d'avertir contre l'abus de ce concept pour analyser les sociétés, peut-être serait-il bénéfique de, par la pédagogie, lui restituer toute sa nuance, et ainsi mieux comprendre les constructions dont ont hérité la France et le monde.

Benjamin Milkoff

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