Voyage au pays de Steve McCurry


Avec le retour des beaux jours, rien ne vaut un musée pour passer les heures les plus chaudes au frais. L’exposition « Le monde de Steve McCurry » propose, depuis décembre 2021, une retrospective de la carrière du photographe originaire de Philadelphie, au musée Maillol dans le 7e arrondissement de Paris. Et le public est au rendez-vous, comme en témoigne sa récente prolongation du 29 mai jusqu’au 31 juillet. Retour sur une exposition en forme de voyage qui ne risque pas de vous laisser de marbre




40 ans de carrière



L’exposition propose une déambulation parmi plus de 150 clichés pris au long de la carrière de Steve McCurry, photographe de la prestigieuse agence Magnum, dans les différents pays que ce féru de voyage a visités. Elle s’ouvre sur ses premières photographies, prises en Afghanistan durant la guerre contre les soviétiques, à la fin des années 1970. Il y a suivi des moudjahidines dans leur quotidien, à une époque où le pays était hermétiquement fermé aux journalistes étrangers, et en a rapporté des clichés en noir et blanc inédits, qui seront publiés à l’international. Puis Il nous emmène à sa suite en Asie, au Moyen-Orient, en Afrique ou encore en Amérique, avec dans ses valises d’incroyables portraits. L’un d’eux, devenu culte, qui représente une jeune réfugiée afghane aux yeux verts, Sharbat Gula, est le clou de cette exposition dont elle orne l’affiche.




Photographie de Sharbat Gula en 1984



Une scénographie immersive


Le premier point fort de cette exposition réside dans sa scénographie très immersive. Les salles, couvertes de noir du sol au plafond, laissent toute la place à des clichés riches en couleurs. Et quelle place : non seulement ces derniers, tirés en grand format, sont nombreux, mais beaucoup sont pendus au milieu des salles, dos à dos. Le visiteur fait donc face à une foule d’images autour desquelles il doit tourner, changer d’angles pour les cerner. Son œil se promène d’une photographie à l’autre, et pourrait craindre de s’y perdre si chaque individu ne le retenait par la force de son regard. Une véritable plongée au cœur du travail du photographe, qui prend une troisième dimension bienvenue.


Les cartels descriptifs, volontairement minimalistes, se contentent de renseigner le lieu et la date de prise de la photo. Un autre moyen de laisser le visiteur parcourir les différentes thématiques par lui-même, et surtout de se concentrer sur les images. C’est l’un des marqueurs du travail de Steve McCurry, que l’on retrouve dans les différentes citations parsemées au fil de la déambulation ; pour lui, la photographie est un art universel, un langage immédiatement compréhensible et appréciable. Biba Giacceti, la commissaire de l’exposition, aura tout de même pris soin d’inclure dans les tickets - payants - un audioguide à travers lequel le photographe commente certains de ses clichés et décrit sa façon de travailler et sa philosophie.



Des scènes débordantes de vie


Photographe instinctif, Steve McCurry pressent le cliché et le laisse venir à lui. Il s’immerge dans le quotidien des populations qu’il rencontre dans ses voyages, et en tire des scènes débordantes de vie. Des clichés fixant des instants fugaces, saisis au meilleur endroit, au meilleur moment. Et tant pis s’il lui faut visiter le même lieu plusieurs jours de suite, à différentes heures, pour obtenir la lumière adéquate ou l’élément perturbateur qui animera son image.


Outre sa méthode, l’exposition révèle également une de ses obsessions : les traditions, les particularismes propres aux cultures qu’il découvre et souvent en voie de disparition au moment où il les photographie. Ce sont selon lui les derniers témoignages de la richesse de l’humanité, héritée de temps anciens et menacée par une modernité uniformisante. Une richesse qu’il souhaite immortaliser avec son appareil.




L’une des premières salles de l’exposition présente ainsi une série de portraits de femmes et d’hommes qu’il capture à la manière d’un ethnologue, photographiés dans leur tenue traditionnelle, ou pris dans la rudesse de leur quotidien, comme ce mineur Afghan couvert de charbon qui, à peine remonté à la surface, fume une cigarette. Chacun de ces portraits frappe par sa vie, par l’intensité des regards et le mystère qui entoure ces visages.


Mais Steve McCurry s’amuse aussi à montrer tant le décalage que les passerelles qui peuvent exister entre ces mondes traditionnels et la modernité. Ainsi de ces jeunes moines photographiés après une journée d’études boudhistes en train de s’amuser avec des appareils électroniques, « comme font tous les enfants du monde », commente le photographe. C’est cet œil aussi persistant que pertinent qui fait la richesse de ces clichés, dont chacun est mûrement réfléchi et raconte une histoire se passant de mots.



Un voyage dans le temps


Les photographies de Steve McCurry ont une autre vertu : celle de nous projeter à l’intérieur du cadre, des paysages grandioses d’Afghanistan ou de Jordanie à des scènes de rue en passant par les monuments mondialement connus que sont les temples d’Angkor, le Taj Mahal, la Grande Mosquée de Djenné au Mali ou encore la Mosquée Bleue de Mazar-i-Sharif en Afghanistan.


Témoin engagé, il documente surtout les soubresauts de son époque. Un autre voyage, cette fois dans le temps, qui nous fait (re)vivre conflits et crises, des différentes guerres afghanes aux dévastations de Fukushima, en passant par Beyrouth assiégée, les clichés apocalyptiques de la guerre du Koweït ou l’effondrement des tours jumelles. Et montre, sans concessions, les ravages de la guerre, des aléas climatiques (déjà), de la pauvreté, sans jamais faire preuve de misérabilisme.


Parcourir ces 150 photos, c’est regarder à travers son objectif la beauté humaine dans toute sa simplicité, sa fragilité, son intensité aussi. Une exposition à voir.



Benjamin Milkoff




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